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Dr. Grist
Dr. Estoy
Tony Crayon

Je suis Dr. Grist, je raconte les histoires de Jacques et Markus. Musicien sans audience, je n'ai pas peur de me mouiller, mais souvent je m'encouble au pied de la lettre, par excès d'eau-de-vie.

Je suis Dr. Estoy, je raconte les histoires de Gontrand et Clémentin. Plus philanthropique que centripète, moins narcisse que centrifuge, je suis moi sans extra et ça me va.

Je suis Tony Crayon. Je réalise des films d’animations, des illustrations et bandes dessinées accessibles gratuitement sur internet. En général, mon travail s’inscrit dans un registre plutôt surréaliste ou satirique, associant poésie absurde, humour décalé et militantisme.

Le rêve

Le rêve

Gontrand regarda ses pieds. Il leva la tête et réajusta sa casquette à visière transparente teintée de jaune. Le soleil, en traversant la visière, projetait sur son visage une couleur jaunâtre qui n’améliorait en rien son teint terne. Il contempla le paysage qui l’entourait. Il suait à grosses gouttes. « Où suis-je », se demandait-il. « Comment me suis-je retrouvé ici ? » Sa respiration suivait le rythme accéléré qu’ont parfois les athlètes de nage synchronisée, après une chorégraphie digne des meilleurs films d’animation russe.

Gontrand prit conscience qu’il marchait au milieu du jardin apothicaire de Monteaugrouin. Mais cela n’expliquait ni sa présence ni pourquoi il avait pour seul vêtement, son linge en laine de bélier autour de la taille.

Il regarda alors à gauche, puis à droite, puis de nouveau à gauche, et c’est là, en étant bien la preuve que deux fois valent mieux qu’une, il remarqua une chose étrange. À une cinquantaine de mètres se trouvait un arbre. Derrière cet immense végétal, dépassait une longue corne. Elle devait bien mesurer ses 3 mètres de long.

Gontrand fit alors un tour d’horizon de ses connaissances en matière animalière. Quel animal pouvait posséder une telle corne et surtout, que faisait-il dans ce jardin ? Notre protagoniste entreprit le dessein d’amorcer une marche d’approche de façon sphérique vis-à-vis de l’arbre. Cela lui permettant, entre autres, d’apercevoir au loin quelle créature se trouvait là, avant d’y être confrontée. Au-delà de ça, cette fine opération lui octroyait le droit légitime d’effectuer de petits pas de côté et d’ainsi imiter l’un de ses animaux favoris : le crabe. Alors qu’il avait seulement réalisé cinq pas perpendiculaires à l’arbre, il commença à percevoir de petits jets de fumée jaillissant de la base de la corne. La respiration de Gontrand, sentant une angoisse toujours plus forte se profiler, n’était plus d’humeur aux simagrées. Elle entama une accélération de son rythme.

Il avait enfin atteint le point qui rendait possible le visuel sur le spécimen. À son grand désarroi, ce ne fut pas la créature fascinante, sortie des contes de fées qu’il avait espéré. Le surprenant mammifère avait, par un habile stratagème, bloqué sa queue entre l’arbre et une pile de livres. Cela le maintenait dans une position très respectable, proche de celle que pourrait avoir un politicien sur son tabouret rembourré. Il portait à sa bouche un cigare qu’il fumait par petits à-coups. À quelques centaines de mètres de là, d’autres petits rejets de fumée se faisaient également remarquer. Était-il en pleine correspondance morse ?

L’imposant poisson porta son monocle à son œil droit et en fixant Gontrand, l’interpella :

– Qui va là, jeune tubercule ?

Le principal intéressé ne comprit pas si c’était à lui qu’on s’adressait. Il regarda autour de lui, une fois, puis deux et là, en étant bien la preuve que deux ne valent pas mieux qu’une, il s’aperçut que personne d’autre, à des kilomètres, à l’exception du mystérieux correspondant, n’était à vue. Par conséquent, c’était à lui que s’adressait la créature qui paraissait aussi lettrée qu’égocentrique. Il continua :

– Eh bien, mon gentilhomme, vous n’avez pas discerné la référence ? Seriez-vous un de ces jeunes hommes qui ne connaissent pas leurs classiques ?

– Euh… euh…
Gontrand peinait à lui répondre. Sa confusion lui poussa à poser la question :

– Mais… qui êtes-vous ?

– Aaaah ! La voici la vraie question ! Je suis le Dr Anacharsis Cetacé, le plus grand philosophe narval de notre ère et sûrement des prochaines.

– Enchanté, Anarchasis.

L’écorchage de son nom parut frustrer le narval. Il réussit cependant, sûrement par sa sagesse infinie, à masquer son agacement et, en omettant volontairement de demander le nom de son interlocuteur, relança sa question initiale :

– Alors, mon très cher bipède, avez-vous discerné la référence ? Vous lisez ?

Gontrand s’empressa de répondre :

– Je suis abonné à un journal, le « P & P mag », mais je me préoccupe principalement des reportages photo. Par contre, je suis assidu à sa rubrique scientifique qui se trouve être entièrement consacrée aux horoscopes.

– Oh non ! Je vous parle de vraie lecture. Je vous parle des plus grands auteurs. Je vous parle de philosophie, de théâtre, de poésie. Écoutez jeune homme, je vais vous faire une fleur.

Il sortit quelques livres de sa pile et les tendit à Gontrand. Il n’y avait là que de grands classiques ; « l’être ou le paraître », « En mal de fleurs », « Crime et chat imminent », et de nombreux autres.

Notre protagoniste, encore surpris par la figure de rhétorique à répétitions utilisée plus tôt, commença à vaciller. Il ne comprenait rien à rien, ni même à la situation qu’il était en train de vivre. Comment se pouvait-il qu’un narval philosophe fumant le cigare dans le parc apothicaire de Monteaugrouin lui parle de tubercule et lui tende des livres ? Il fit un, puis deux tours sur lui-même, étant ici la preuve que parfois deux sont pires qu’une, et il s’évanouit.

En ouvrant les yeux, il découvrit Clémentin lui souriant juste au-dessus de la tête. Un des filaments de bave de ce dernier l’avait, en heurtant sa joue, réveillé. Il trouva à ses côtés une pile de livres qui venaient directement de la bibliothèque municipale. Tout lui revint en mémoire. Avait-il vraiment tout vécu ? Ou avait-il rêvé ? En se relevant, il n’y avait plus aucun signe de vie du narval, ni même des petits rejets de fumée. Un doute s’empara de son esprit et il s’empressa de questionner son ami :

– Rêvé-je ?

Gontrand et Clémentin avaient, depuis la première rencontre, convenu d’un nom de code en cas de doute sur la réalité et c’était justement celui-là. Le phoque appliqua la procédure. Il se leva sur sa queue, prit un élan considérable et aplatit sa nageoire avec le maximum d’énergie possible sur la joue humaine. La conclusion fut cinglante. Il ne rêvait pas.

D’un commun accord, ils s’en retournèrent au sauna, mais cette fois, Clémentin se promit de ne pas lâcher d’un œil son meilleur ami.

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